Rien ne remplace un exemple concret pour comprendre à quoi ressemble un cadre théorique achevé. Cette page en présente six, un par grand domaine. Chacun part d’un sujet de recherche précis, nomme les théories retenues, explique pourquoi elles ont été choisies et montre comment elles s’articulent dans l’analyse.

Si vous cherchez d’abord la définition du cadre théorique, sa distinction avec la revue de littérature et les six étapes de sa construction, commencez par notre article de fond, Cadre théorique d’une thèse, définition, rôle et construction.

Comment lire ces exemples. Ils sont des modèles de raisonnement, pas des cadres à recopier. Un cadre théorique ne vaut que par sa justification face à une question de recherche précise. Observez donc surtout la façon dont chaque exemple relie une théorie à un aspect du problème, et la façon dont les deux théories se répartissent le travail.

1. Sciences sociales

Sujet : parcours professionnels de femmes dans des secteurs à dominante masculine

  • Théorie des champs et de l’habitus (Bourdieu, 1980) : les champs sont des espaces de positions sociales structurés par des rapports de force, et l’habitus est le système de dispositions intériorisées qui oriente les conduites. Pertinence pour ce sujet, elle permet d’analyser comment ces femmes naviguent dans un champ dont les normes ont été façonnées par des trajectoires masculines.
  • Intersectionnalité (Crenshaw, 1989) : les appartenances sociales se croisent et produisent des expériences qui ne se réduisent pas à la somme de chaque dimension prise séparément. Pertinence, elle évite une lecture par le genre seul et intègre la classe sociale, l’origine et l’âge.

Articulation. Bourdieu fournit la structure du terrain, Crenshaw fournit la différenciation à l’intérieur du groupe étudié. Sans la première, les parcours paraissent individuels; sans la seconde, les femmes forment un bloc homogène qu’aucune donnée ne confirme.

Limite assumée. Ce cadre éclaire les positions et les trajectoires, beaucoup moins les interactions quotidiennes en milieu de travail, qui relèveraient d’une approche interactionniste.

2. Sciences de l’éducation

Sujet : effets d’un programme d’apprentissage hybride sur la motivation des élèves du secondaire

  • Théorie de l’autodétermination (Deci et Ryan, 1985) : elle distingue motivation intrinsèque et motivation extrinsèque et identifie trois besoins psychologiques fondamentaux, l’autonomie, la compétence et l’appartenance. Pertinence, les éléments propres au format hybride, flexibilité et choix du rythme, agissent directement sur ces trois besoins.
  • Théorie de l’activité (Engeström, 1987) : elle analyse les systèmes d’activité humaine en tenant compte des outils, des règles et de la division du travail. Pertinence, elle éclaire les dynamiques collectives de la classe hybride, que la motivation individuelle ne suffit pas à expliquer.

Articulation. L’autodétermination travaille au niveau de l’élève, la théorie de l’activité au niveau du système classe. Les résultats de l’un se lisent à la lumière de l’autre, par exemple lorsqu’une baisse de motivation s’explique par une règle d’organisation et non par une disposition personnelle.

Limite assumée. Aucune des deux théories ne dit quoi que ce soit des apprentissages disciplinaires eux-mêmes, qui restent hors du champ de l’étude.

3. Sciences de la gestion

Sujet : adoption des pratiques de responsabilité sociale dans les PME québécoises

  • Théorie néo-institutionnelle (DiMaggio et Powell, 1983) : les organisations d’un même champ finissent par se ressembler sous l’effet de pressions isomorphiques coercitives, normatives et mimétiques. Pertinence, elle explique pourquoi des PME adoptent des pratiques socialement responsables sans conviction interne, sous la pression des donneurs d’ordre ou du secteur.
  • Théorie des ressources (Penrose, Barney) : les ressources internes rares et difficiles à imiter sont une source d’avantage concurrentiel. Pertinence, elle rend compte du cas inverse, celui des PME qui font de la responsabilité sociale un levier stratégique délibéré.

Articulation. Les deux théories s’opposent sur l’origine de la décision, contrainte externe contre stratégie interne. Cette tension est assumée et devient l’axe de l’analyse, chaque cas étudié étant situé entre ces deux pôles.

Limite assumée. Ce cadre explique l’adoption des pratiques, pas leurs effets réels sur la performance environnementale.

4. Sciences de la santé

Sujet : participation des adultes de 50 à 60 ans à un programme de dépistage préventif

  • Modèle des croyances relatives à la santé (Rosenstock, 1974) : le recours à un comportement de santé dépend de la gravité perçue, de la vulnérabilité perçue, des bénéfices attendus et des obstacles perçus. Pertinence, il structure directement le questionnaire et l’analyse des raisons de non-participation.
  • Théorie du comportement planifié (Ajzen, 1991) : l’intention d’agir dépend de l’attitude envers le comportement, des normes sociales perçues et du contrôle perçu sur l’action. Pertinence, elle ajoute la dimension sociale et le sentiment de contrôle, que le premier modèle laisse dans l’ombre.

Articulation. Le modèle des croyances explique la perception du risque, la théorie du comportement planifié explique le passage de la perception à l’intention puis à l’acte. Ensemble, ils couvrent la chaîne complète que l’étude cherche à documenter.

Limite assumée. Les deux modèles reposent sur des décisions individuelles et rendent mal compte des obstacles matériels d’accès aux soins, traités séparément comme variables de contexte.

5. Génie et informatique

Sujet : adoption d’un système d’aide à la décision par intelligence artificielle chez des médecins hospitaliers

  • Modèle d’acceptation de la technologie (Davis, 1989) : l’adoption dépend de l’utilité perçue et de la facilité d’utilisation perçue. Pertinence, il fournit les variables de base à mesurer auprès des utilisateurs.
  • Théorie de la diffusion des innovations (Rogers, 1962) : l’adoption d’une innovation est un processus social qui dépend des attributs de l’innovation, des canaux de communication et de la structure du milieu. Pertinence, elle explique les rythmes d’adoption très différents d’un service hospitalier à l’autre.

Articulation. Le premier modèle explique la décision individuelle, le second explique sa propagation dans l’organisation. La combinaison permet de distinguer un refus lié à l’outil d’un refus lié au milieu.

Limite assumée. Ni l’un ni l’autre ne traite les questions de responsabilité professionnelle soulevées par une aide à la décision automatisée, qui font l’objet d’une section distincte.

6. Lettres et arts

Sujet : réécritures du conte traditionnel dans le roman québécois contemporain

  • Transtextualité (Genette, 1982) : elle classe les relations qu’un texte entretient avec d’autres textes, notamment l’hypertextualité, c’est-à-dire la transformation d’un texte antérieur par un texte second. Pertinence, elle donne un vocabulaire précis pour décrire chaque procédé de réécriture au lieu de parler vaguement d’influence.
  • Esthétique de la réception (Jauss) : la signification d’une œuvre se construit dans la rencontre avec l’horizon d’attente de ses lecteurs, historiquement situé. Pertinence, elle permet d’interpréter l’effet produit par la réécriture sur un lectorat qui connaît le conte d’origine.

Articulation. Genette sert à décrire le texte, Jauss sert à interpréter son effet. L’analyse va donc du relevé des procédés vers leur portée, sans confondre les deux opérations.

Limite assumée. Ce cadre porte sur les textes et leur réception construite, non sur la réception empirique attestée, qui exigerait une enquête auprès de lecteurs réels.

Ce que ces six exemples ont en commun

Deux théories, pas sept. Chaque exemple retient deux théories qui remplissent des fonctions distinctes. Si vous ne pouvez pas nommer la fonction précise d’une théorie dans votre analyse, retirez-la.

Une pertinence explicite. Aucun exemple ne se contente d’affirmer qu’une théorie est utile. Chacun nomme l’aspect exact du problème que la théorie éclaire, ce qui est la partie la plus souvent manquante dans les chapitres théoriques rejetés.

Une articulation nommée. Complémentarité, tension assumée ou enchaînement des niveaux d’analyse. Le lien entre les théories est toujours dit, jamais laissé à deviner.

Une limite assumée. Chaque exemple indique ce que son cadre ne permet pas de voir. C’est ce qui distingue une prise de position d’un simple résumé de lectures, et c’est aussi la meilleure préparation aux questions du jury.

Longueur et mise en forme

Le cadre théorique représente généralement 10 à 20 % du corps de la thèse. Pour un mémoire de maîtrise, comptez 15 à 30 pages; pour une thèse de doctorat, 30 à 60 pages.

Comme tout chapitre, il doit respecter les normes de mise en forme de votre université.

Conclusion

Un bon cadre théorique se reconnaît à trois signes. Les théories y sont peu nombreuses, leur pertinence est démontrée sur votre problème précis, et leurs limites sont assumées. Servez-vous de ces six exemples comme d’un patron de raisonnement, puis vérifiez votre propre chapitre point par point contre la démarche de construction en six étapes.